Le transhumanisme veut nous séduire. Le mythe de Frankenstein nous prévient qu’il risque notre perte. Nous commençons à nous habituer au vocable «transhumanisme» qui peine encore à s’imposer dans les logiciels correcteurs d’orthographe. Derrière ce terme, plusieurs courants porteurs de nuances propres de part et d’autre de l’Atlantique. Cependant, de la Singularity University californienne au Future of Humanity Institute de Grande-Bretagne, chacun s’accorde, semble-t-il, sur un point: le modèle de l’homme est la machine. Plus précisément: le modèle du cerveau, c’est l’ordinateur .Ainsi, Ray Kurzweill vante dans The Singularity Is Near l’expansion des performances du cerveau grâce aux capacités infiniment plus grandes des systèmes de calcul non-biologiques. Quant à Nick Bostrom, il souligne dans Superintelligence, la supériorité du potentiel de l’«intelligence mécanique» par rapport à l’«intelligence organique».
Pour Kurzweill, l’attractivité de ce modèle est tel qu’il concentre ses recherches et ses investissements sur la possibilité de télécharger les données du cerveau sur un disque dur. Bostrom doute que la complexité du contenu de l’esprit humain puisse permettre que celui-ci soit modélisable et téléchargeable. Reste une fascination partagée pour l’«intelligence artificielle», au sens d’une machine qui «posséderait» une intelligence. Il s’agirait, grâce à des combinaisons algorithmiques, d’augmenter les performances de certains robots informatisés jusqu’à leur permettre d’autoréguler leurs réactions aux stimulations de l’environnement. Autrement dit, souligne Jean-Gabriel Ganascia, il s’agirait de construire un double de l’homme avec une conscience de lui-même et un champ d’action autonome.

Les chercheurs en IA disent leur inquiétude éthique vis-à-vis des conséquences négatives possibles du développement de l’IA. Viktoriya Kralovna, du Future of Life Institute, en a proposé une liste. En bref, n’allons-nous pas vers des formes d’intelligence dont les actions deviendraient incontrôlables par l’homme, voire se retourneraient contre l’homme?
Bostrom lui-même se dit conscient de ces dangers, mais estimant l’avènement de nouvelles formes d’IA inévitable, il préfère une régulation interne de ces nouveaux systèmes technologiques. La puissance de contrôle et d’action de certains outils technologiques rendent de fait plus que jamais nécessaire la réflexion éthique. L’enjeu est que ces outils restent au service du développement et de la solidarité humaine sans devenir le modèle oppressant de l’activité et des relations humaines.

Le calcul et la morale

C’est là où le modèle anthropologique transhumaniste d’un Kurzweill ou d’un Bostrom, lorsqu’il devient moteur d’une fascination pour l’IA pose un problème, dans la mesure où ce qui est dit de la machine se répercute sur la vision de l’homme.

À commencer par la vision même de ce que serait l’«intelligence» et la place qui lui serait donnée. Parler d’«intelligence artificielle» c’est d’ailleurs réduire l’intelligence à n’être qu’une fonctionnalité, en l’occurrence un instrument de calcul très performant. Or, l’intelligence humaine n’est pas qu’un instrument de calcul, elle n’est même pas une simple faculté de pensée, elle est aussi faculté morale, capacité à discerner le bien du mal. Elle s’insère ainsi dans la profondeur de l’intériorité humaine qu’il serait dommageable d’oublier: la conscience, lieu personnel de la moralité; l’âme qui habite et anime notre être, dans son unité corporelle et spirituelle, depuis les fonctions végétatives jusqu’au questionnement existentiel voire à la vie mystique.

Mieux vaudrait donc parler par exemple de robots à très haute capacité de calcul, pour bien marquer que nous ne parlons que d’un certain type de capacités. Cela permettrait d’éviter la propension à «humaniser» la machine qui se transforme vite en propension à «mécaniser» l’humain avec des conséquences éthiques désastreuses. Nick Bostrom, dans son ouvrage sur la «superintelligence» évoque déjà comme une possibilité envisageable la sélection à grande échelle d’embryons humains. Le but en serait de favoriser des cerveaux humains plus performants comme modèle à des machines plus performantes. Eugénisme libéral, car non-coercitif, mais eugénisme glacial.

Amour et mort

L’usage éthique des nouvelles technologies impose une prise de distance par rapport à l’idéologie transhumaniste. N’est-ce pas le message qu’envoyait déjà à l’humanité, sans en soupçonner la portée, la jeune Mary Shelley dans son roman Frankenstein?

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