Lorsque feu El Hadji Abdou Aziz Sy finit de diriger la prière mortuaire à la petite mosquée de l’avenue Maginot, la foule venue rendre un dernier hommage, dans une procession recueillie, se dirige vers le cimetière de la Corniche-Ouest : dernière demeure de celui qu’on appelait affectueusement Lamine. Quelques minutes plutôt, l’immense foule, hommes et femmes, s’était pressée aux alentours de l’Assemblée nationale drapée des couleurs nationales pour assister à la cérémonie des obsèques nationales du président de l’Assemblée nationale. Un command-car de l’armée venait alors de déposer la dépouille mortelle. La veille, la nouvelle était tombée comme un couperet. Ce lundi 10 juin 1968, Lamine n’est plus de ce monde. Le Doyen des hommes politiques africains s’en est allé… sur la pointe des pieds. «Personnage hors série», comme a tenté de résumer Alioune Badara Mbengue, il a été enseignant, avocat, journaliste, magistrat et un géant de la politique sénégalaise. C’est à cet homme dont l’itinéraire est intimement lié à l’histoire politique du pays que le peuple a tenu à rendre un dernier hommage. Mais tous, ce jour-là, avaient en tête les propos de Lamine Guèye qui avait martelé, lors des obsèques d’un de ses amis, «qu’il y a des hommes qu’on ne pleure pas, on s’inspire de leur vie pour en tirer un exemple». Ces propos sont restés valables pour son auteur.

Ayant pris part à tous les combats de son époque, il fut le trait d’union entre la génération des Blaise Diagne, Ngalandou Diouf et celle post-indépendance à qui il semble transmettre le flambeau en cet été 68.

Pourtant, le «Doyen» quitte la scène au moment où une nouvelle ère s’ouvre. La bourrasque de mai 68 vient juste de passer, avec son cortège de renouveau et de changements voulus par une jeunesse qui entend désormais jouer les premiers rôles. Fidèle à sa galanterie légendaire et comme pour ne pas gêner la génération s’apprêtant à prendre place, il a choisi de s’effacer. Etait-ce là la toute dernière d’un homme dont Senghor disait qu’il «rassemble en sa personne tous les dons et toutes les séductions : la naissance, l’intelligence, l’aisance et la générosité, la culture et l’éloquence» ?

DEBUT AVEC LA CRAIE

Amadou Lamine Birahim Guèye est né à Médine (Haut du Sénégal) devenu Soudan, ensuite République du Mali), le 20 septembre 1891, d’un père commerçant parti faire fortune dans le pays Bambara, Birahim Guèye et de Coura Waly Cissé sa mère. Après l’école coranique qu’il fréquente à l’age de six ans dans la ville de Saint-Louis, il est envoyé à l’école primaire en 1903. Trois ans plus tard, il décroche le Certificat d’études primaires. Il prend ensuite le chemin de l’Ecole primaire supérieure et commerciale (Ecole Faidherbe) et réussit l’année suivante au Brevet élémentaire. Il se trouve alors une vocation, pour l’enseignement. Lamine Guèye étrenne son premier poste comme instituteur-stagiaire à l’école Duval. Il fera régulièrement, au gré de ses affectations, des navettes entre Saint-Louis et les autres régions du pays comme Bakel, Kaolack ou Dakar. Pourtant, le jeune Lamine nourrit des ambitions autres que de passer ses journées devant le tableau noir. C’est ainsi que profitant de ses congés et voyages fréquents en France, il passe avec succès plusieurs examens et accumule les diplômes. Lamine Guèye accordait une importance toute particulière à ces titres universitaires. Il passe une licence en droit puis un doctorat. Il devient ainsi le premier Africain au Sud du Sahara Docteur en Droit. S’en suivront ensuite deux Des : le premier en Droit privé en 1919, puis l’autre en Droit romain quelques années plus tard, en 1933. Auparavant, il avait décroché une licence en Maths. C’est pourquoi, de retour de son séjour de Marseille, il est affecté à l’école Normale William Ponty de Gorée où il tient une classe de Mathématiques. Parmi ses élèves, figure un certain Félix Houphouet-Boigny. Après dix ans d’enseignement, il passe au barreau.

UN NEGRE QUI PLAIDE !

La photo de Me Lamine Guèye vêtu de sa toge d’avocat est sans doute l’image la plus répandue de lui. Et le titre honorifique de Premier avocat noir suit généralement son nom. Admis à exercer comme avocat-défenseur auprès de la Cour d’appel et des tribunaux de l’Aof, ses premières plaidoiries ont été surtout liées à la politique. Il fut amené à défendre son ami Ngalandou Diouf contre Gaston Saucer devant le tribunal correctionnel de Dakar. Il prendra aussi part au procès opposant la Compagnie française de l’Afrique Occidentale (Cfao) au maire de Saint-Louis, Amadou Dugay Clédor, un ami d’enfance et condisciple qu’il défend avec succès. C’est d’ailleurs ce dernier, qui, quelques années plus tard, en sa qualité de président du Conseil colonial, va appuyer la candidature de Lamine Guèye à la magistrature auprès du gouverneur général de l’Aof. Avec succès, puisqu’en décembre 1931, il est nommé conseiller à la Cour d’appel dans les Antilles. Lamine Guèye officie ainsi pendant six ans comme président de la Chambre correctionnelle de la Cour d’appel de la magistrature. En février 1937, il est nommé conseiller à la Cour d’appel de la Martinique. Mais les plaidoiries semblent manquer à cet homme au verbe éloquent et emphatique. Il quitte donc la magistrature en 1940 pour retrouver sa toge d’avocat. Il rentre au Sénégal et redevient avocat. Ce retour au bercail est aussi l’occasion, pour Lamine Guèye, de se positionner dans l’arène politique et de compter parmi les hommes les plus influents du Sénégal d’avant indépendance.

DES HAUTS, DES BAS, ET ENCORE DES BAS

L’entrée en politique de Lamine Guèye se situe en 1923, lorsqu’il adhère au Parti socialiste Sfio. Son envol politique ne tarde pas, surtout dans la ville du Nord. Car, avec seulement deux ans d’ancienneté politique, il est élu maire de Saint-Louis. Ce succès de Guèye aux élections municipales de la vieille ville doit beaucoup à son journal l’Aof. C’est cet organe, qu’il a eu l’intelligence d’acheter au député François Carpot en 1924, qui lui a servi de tribune et préparé le terrain à son élection. Cependant la recette ne marchera pas toujours et les revers électoraux se succèdent pour Lamine Guèye. Malgré les articles enflammés dans les colonnes de son organe, il ne retrouve pas sa popularité. Lectorat ne rime plus avec électorat pour Lamine Guèye. Aux élections municipales de mai 1929, il est battu. Les consultations suivantes seront aussi sans succès pour l’avocat. Un an plu tard, aux élections législatives, il connaît le même revers face un ancien ami devenu adversaire politique, Ngalandou Diouf. Suite à ces échecs à répétition Lamine Guèye «boude» la scène politique et s’isole en France. Mais cette retraite sera de courte durée. La mort de Blaise Diagne en 1934 laisse son fauteuil de député vacant. L’idée de se représenter le taraude. Mais ce qui va finalement le décider, c’est l’éloquente lettre signée d’une douzaine de cadres et étudiants à Paris. Parmi ceux-ci on retient Léopold Sédar Senghor, Docteur Birago Diop, ou encore Amadou Karim Guèye.

Dans cette correspondance, on peut lire. «Cher compatriote, la mort de Blaise Diagne jette le Sénégal dans une confusion sans précédent. La réaction, épaulée par les politiciens de profession, se camoufle et se prépare à nous arracher les quelques libertés qui nous restent sur la terre africaine. Votre programme et votre section politiques nous sont encore présents dans la mémoire. Nous vous supplions aujourd’hui de sortir de votre retraite et de vous présenter devant le corps électoral avec votre programme de redressement politique et intellectuel et économique.» Cet appel eut raison de la retraite de Lamine Guèye qui décide alors de briguer le poste de député de l’Afrique Occidentale française (Aof). Pourtant les consultations ne lui seront pas favorables.

Un mois après ce scrutin, Lamine Guèye forme son propre parti : le Parti socialiste sénégalais. Le premier congrès de cette formation se tient en juin 1935 au cinéma Rex de Dakar. Sa carrière politique prend un tournant aux élections municipales de Dakar en 1945. Le triomphe de la liste socialiste est écrasant. Lamine Guèye est élu pour la seconde fois de sa vie maire d’une ville. Après Saint Louis, il devient le premier magistrat de la ville de Dakar. Les élections législatives de cette année furent aussi un succès pour Lamine et son colistier Senghor.

LES LOIS DE L’ASSIMILATION

Elu député au Palais Bourbon, Lamine fut un grand défenseur des causes des populations noires des colonies françaises. Il fut à l’origine de deux lois majeures. La première, du 7 mai 1946, reconnaissait la qualité de citoyens à l’ensemble des ressortissants des territoires d’Outre-Mer. Mais celle qui fera couler beaucoup d’encre est sans doute la loi du 30 juin 1950. Cette dernière proclame ouvertement l’égalité de traitements et d’avantages de toutes sortes à tous les fonctionnaires civils et militaires servant Outre-Mer, sans distinction de race, de religion ou de statut. Cette loi porte d’ailleurs son nom. Mais elle n’est pas favorablement accueillie par tous et vaudra à son auteur de critiques acerbes, surtout de la part des défenseurs de la monogamie. Ces derniers redoutent en effet que les allocations perçues avec les enfants issus de mariage polygame n’encouragent les autres à prendre d’autres femmes. Le journal Afrique nouvelle dénonce : «La loi de l’injustice sociale» et parle du «triomphe financier du polygame sur le monogame». Les détracteurs de cette loi redoutent aussi une augmentation des impôts, des nouvelles charges fiscales, «pour payer une riche prime aux riches polygames».

BROUILLE ET HARMONIE AVEC LE POETE

L’entente Guèye-Senghor ne dure que le temps d’une rose. La rupture intervient en 1948, avec la création par ce dernier du Bds (Bloc démocratique sénégalais). Une rupture que Senghor qualifiera, quelques années plus tard, de «conflit de générations». Pourtant, leur opposition sur la scène politique a été sans merci. D’ailleurs en 1951, le camp Senghor se présente contre Lamine Guèye aux élections législatives. Ce dernier est battu par un concurrent senghoriste, Abass Guèye. Peu de temps après ce scrutin, il tombe gravement malade et part se soigner en France. Il reste ainsi pendant plusieurs années retiré de la scène politique sénégalaise. Un exil, qui, contrairement au précédent, est involontaire. Cependant Lamine Guèye peut se réjouir d’une consolation. Puisque durant son séjour dans l’Hexagone, il est nommé délégué de la France à la représentation politique auprès des Nations Unies.

C’est en 1957 qu’il signe son come-back dans l’arène politique sénégalaise. Il prend alors les rênes du Mouvement socialiste africain (Msa) et devient Directeur politique de sa section sénégalaise qui a l’appellation locale : Parti sénégalais d’action socialiste (Psas). Les retrouvailles avec Senghor n’interviennent qu’en 1958. Au cours de cette année, leurs partis respectifs fusionnent. Lamine Guèye est élu alors Directeur politique de l’Ups (Union progressiste sénégalaise) et fait son entrée dans l’Hémicycle comme député Ups à l’Assemblée constituante du Sénégal.

Le «soleil des indépendances» se lève sur les colonies françaises d’Afrique et Lamine Guèye s’impose comme l’un des piliers de la politique sur la scène politique sénégalaise.

Il sera élu président de l’Assemblée nationale du Sénégal indépendant. Cette nouvelle alliance avec le poète devenu président de la République résistera aux intempéries politiques. Lors du bras de fer de décembre 1962 qui oppose ce dernier au président du Conseil, Mamadou Dia, c’est à son domicile que les députés se réunissent pour destituer le gouvernement Dia et du coup sauver le régime de Senghor. Il sera régulièrement reconduit au perchoir en 1960, 1962, 1963 et en mars 1968, trois mois seulement avant sa mort.

LAMINE GUEYE ET LES FEMMES

Lamine Guèye a compris très tôt le poids de l’électorat féminin. Il est d’ailleurs l’un des précurseurs de mouvements féminins en politique. Avec lui, les femmes ont commencé à s’organiser et s’activer sur le plan politique. Le mouvement de soutien le plus visible est sans doute l’association Soukeyna Conaré dont la présidente qui lui a donné son nom est, par ailleurs, cousine de Lamine Guèye. Cette dernière organisait des soirées dansantes et d’autres animations lucratives pour appuyer l’action de son chef. Lamine Guèye recrute ses plus fidèles soutiens au sein de la gent féminine. Séducteur né, ce dandy au sourire toujours collé aux lèvres avait une application dans le port vestimentaire qui ne laissait personne indifférent. Et sa grande taille inspirait déférence et respect. Sa longue pratique du barreau avait fini de faire de lui un orateur talentueux. Autant d’atouts qui expliquent peut-être sa popularité auprès de la gent féminine. S’agissait-il d’un calcul politicien ou les effets collatéraux d’un séducteur malgré lui, qui plutôt que de persuader préférait convaincre ? En tout cas, il a su tirer profits sur le plan politique des retombées de son élégance. Sa longue durée à la tête de la mairie de Dakar, il la doit sans doute, à l’électorat capverdien à majorité féminine qui en lui renouvelant à chaque consultation sa confiance lui permit de rester pendant 16 ans à la tête de la ville.

VIE PRIVEE

C’est en 1930 que Lamine Guèye, à la faveur d’un séjour en France, rencontre sa future épouse Marthe Dominique Lapalun, une jeune Guadeloupéenne. De cette union naissent deux enfants : une fille Renée qui convolera en justes noces avec un avocat ivoirien, Me Carlon et l’aîné, Iba Guèye. Ce dernier suivra les traces de son père, puisqu’il plaidera comme lui au barreau de Dakar, Iba Guèye s’illustra aussi au cinéma. Il trouve la mort très jeune en 1963. C’est à côté de son unique fils que Lamine Guèye fut enterré. Et depuis la disparition du patriarche, la nation n’a cessé de lui rendre hommage. Hormis le lycée Lamine Guèye et le stade Lamine Guèye de Kaolack, l’une des plus grandes avenues de la capitale porte aussi son nom. Et c’est entre cet endroit et le carrefour Cyrnos que sera érigé le Musée des civilisations noires. Une reconnaissance de la dimension de l’homme qui dépasse les limites de son terroir. Car disait son ancien élève, le défunt président ivoirien, «nous sommes tant en Afrique à lui devoir tant».

Abdou Rahmane Mbengue

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