HOMMAGE. De son vrai nom Issa Samb, Joe Ouakam était le symbole de toute une page de l'histoire culturelle du Sénégal. Il s'en est allé cette semaine.

Issa Samb n'est plus. Né en 1945, il s'est éteint à l'âge de 72 ans, ce mardi 25 avril vers 14 heures à l'hôpital Principal de Dakar, des suites d'une longue maladie. Artiste atypique, iconoclaste et total – il était à la fois peintre, sculpteur, poète, dramaturge, mais aussi philosophe et écrivain –, figure emblématique du mouvement Agit'Art, il laisse derrière lui une approche plurielle de l'art au pays de la Téranga.

Une inspiration léboue

Fils de dignitaire lébou et donc membre de ce peuple marquant de la région de Dakar, élevé par son grand-père, Joe Ouakam baigne très tôt dans un environnement rempli de symboles, des symboles qu'il scrute et analyse jusqu'à l'obsession. Il y puisera plus tard la source de son inspiration et de son art. Mais avant, il lui faut étudier. Ce sera le droit et la philosophie. À l'Université de Dakar. Surtout, il fera ses classes à l'École nationale des arts, toujours dans la capitale sénégalaise, à laquelle il restera viscéralement attaché. Il prendra d'ailleurs pour pseudonyme Joe Ouakam, du nom de l'une des dix-neuf communes d'arrondissement de Dakar.

Iconoclaste

Joe Ouakam en ressortira peu « formaté », toujours méfiant envers les institutions et leur penchant pour la standardisation, l'uniformisation. Car Joe est du genre iconoclaste. Un artiste à part, difficilement classable aussi bien en raison de son goût de l'interdisciplinarité que de ses inspirations artistiques. Observateur, contemplatif, il se distingue jusque dans son style : pipe à la Maigret, lunettes rondes vissées sur le nez, moustache à la Dali, barbe d'un poivre et sel rassurant, tenues colorées et éternelle écharpe vissée autour du cou. Taciturne souvent, mutique parfois, il n'en était pas moins empathique. Pour toute une génération de jeunes Sénégalais, il était aussi – peut-être avant tout – l'un des membres les plus appréciés du jury de l'émission cultissime Oscar des vacances, présentée par Aziz Samb. « Quand son nom était prononcé, il était acclamé et, lui, saluait toujours, en se levant solennellement, son cher public », se rappelle Awa, une jeune Dakaroise. Ceux qui l'ont bien connu se souviennent également de sa « générosité rare ».

Ses œuvres dans sa cour

Logiquement, Joe Ouakam ne recherchera jamais la lumière des expositions, préférant de loin conserver ses œuvres dans sa cour – la fameuse cour de Joe – afin d'échapper au conformisme niveleur des galeries d'exposition. À cette règle, il ne fera que rarement exception : en 1981, à Harare au Zimbabwe ; en 1985, au centre culturel français de Dakar, puis, en 2008, durant la Biennale de l'art africain contemporain, Dak'Art ; en 1995, à Londres, dans le cadre de l'exposition « Africa 95, Seven Stories of Modern Art in Africa » à la Whitechapel Gallery. En décembre 2010, à l'occasion du 3e Festival mondial des arts nègres, la Galerie nationale d'art de Dakar lui consacrera une rétrospective.

Une passion pour le cinéma

Son penchant pour les images, l'ombre et la lumière, il l'assouvira aussi à travers le cinéma. Une passion à laquelle il s'est ponctuellement adonné. Toujours avec la même délectation. Il apparaîtra ainsi dans de nombreux films – Hyènes de Djibril Diop Mambéty, une figure du cinéma sénégalais, en 1992 – et documentaires – Lumière sur Ndar de Mansour Kébé en 2010. Pléthore de reportages lui seront également consacrés. « Cet homme d'images aimait jouer avec sa propre image », confie l'un de ses proches. Sans conteste, Joe Ouakam était de ces êtres qui attirent les lumières.

Un militant

Il était aussi un artiste militant. Engagé dans son art. Mais à sa manière. Il fut ainsi l'un des tout premiers à critiquer ouvertement ce qu'il appelait « l'idéologie de la négritude » chère à Léopold Sédar Senghor, mais aussi à dénoncer le tour politique pris par les arts au Sénégal. Il se battra sa vie durant, aux côtés notamment de l'artiste peintre El Hadj Sy, pour inciter les artistes à créer des structures indépendantes et leur permettre ainsi d'échapper à toute forme de pouvoir ou d'influence, politique ou économique.

À travers une œuvre sombre et inquiétante, il prend rapidement ses distances avec l'École de Dakar. La phobie des institutions, toujours. En 1974, avec un collectif d'artistes, d'écrivains, de réalisateurs, de musiciens, etc., il avait créé le Laboratoire Agit'Art, repère de la contre-culture dakaroise. L'objectif : « transformer la nature de la pratique artistique pour passer d'une sensibilité formaliste, liée à l'objet, à des pratiques basées sur l'expérimentation et l'agitation, sur le processus plutôt que sur le produit en privilégiant l'éphémère à la permanence », explique le magazine Contemporary And (C&). Plus tard, Joe Ouakam sera également l'un des cofondateurs de la Gallery Tenq au Village des arts de Dakar.

Une source d'inspiration

Issa Samb a cassé sa pipe. Les volutes de fumée, qui jadis s'y échappaient, se sont dissipées. À jamais. Il a été inhumé mercredi 26 avril au cimetière de Ouakam. Artistes, officiels et anonymes, beaucoup d'anonymes, s'y sont pressés pour lui rendre un dernier hommage. Unanime et dithyrambique. « Il était un artiste de dimension nationale et internationale. Rarement a-t-on côtoyé dans notre pays un homme qui aura organisé sa vie comme une œuvre d'art », a déclaré Macky Sall dans son éloge funèbre, prononcé sous forme d'hommage national lors de l'enterrement de l'artiste. « Joe, c'était le totem de la ville de Dakar », a indiqué Cheikh Tidiane Gadio, l'ex-ministre des Affaires étrangères d'Abdoulaye Wade, avant de souhaiter que « les générations actuelles et futures s'en inspireront ». Pour Youssou N'Dour, star internationale de la musique, Joe Ouakam « était quelqu'un qui rassemblait tout le monde. C'est une très grande perte. » Pour le Sénégal sans doute, mais également pour l'Afrique et au-delà.

Au cœur de Dakar, « sa » cour d'art

Avant de rendre son dernier souffle, Joe Ouakam avait une obsession : celle de préserver sa cour, rue Jules-Ferry. Elle est « l'un des derniers îlots de verdure au centre-ville de Dakar, menacée d'être détruite pour laisser place à la construction d'un immeuble », rappelle RFI. Dans cette cour qui abrite un arbre centenaire et qui tient lieu tout à la fois de lieu de création – elle abrite l'atelier Agit'Art – et d'exposition –, l'artiste y disposait ses œuvres. Un lieu de passage aussi, vivant, très vivant, qui accueillait de très nombreux artistes et des œuvres qui ne l'étaient pas moins. Un lieu de mémoire désormais, « un sanctuaire », précise le musicien et compositeur Wasis Diop.

Après la disparition du sculpteur Ousmane Sow en décembre dernier, le Sénégal vient de perdre un autre immense artiste. Un artiste total et inclassable à l'heure où l'hyper-spécialisation a largement pris le pas, dans le monde de l'art y compris, sur l'interdisciplinarité. Au-delà, c'est toute l'Afrique et le monde des arts et de la culture qui pleurent la perte de l'un des siens.

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