12 ans…12 ans que l’on attend son prochain roman, après «Les Festins de la détresse» en 2005. Mais attention, vous dira Aminata Sow Fall, ce n’était pas un silence : il y a des choses qui font que...Dans cet entretien, accordé à Sud Quotidien et au journal Enquête, vous en apprendrez davantage sur l’auteur de «L’Empire du mensonge» (intitulé de son tout nouveau roman), qui vous dira que nous sommes tellement pris par un «mensonge social», ou sous «l’emprise de l’argent», que nous ne sommes plus nous-mêmes. Ou alors vous dira-t-elle que les «mensonges artistiques» ne sont pas mauvais, qu’elle n’écrit «jamais pour dénoncer», ou que «La Grève des bàttu» est né d’un choc. Toujours dans cet entretien, Aminata Sow Fall vous parlera de ses principes à elle, de ces Mémoires ou de ces romans qu’elle pourrait écrire…un jour, et de son fils, le rappeur Abass Abass. Entre deux phrases, vous serez même plutôt surpris de l’entendre utiliser l’une de ces expressions à la mode. Bonne lecture !

 
Votre dernier ouvrage, c’était il y a 12 ans, Les Festins de la détresse en 2005. Pourquoi avoir attendu si longtemps, et qu’est-ce qui vous a retenue ?
 
Alors…Oui depuis 12 ans, mais c’est que quand on bouge ou on voyage, ça fait perdre un peu de temps de production. Avant j’enseignais, ensuite j’ai été dans des directions au ministère de la Culture, j’ai démissionné parce qu’il me fallait me concentrer à l’écriture, mais en même temps je recevais des invitations d’universités étrangères, pour des enseignements en visiting professor, parce que je préfère rester au Sénégal. Je voyageais pour des conférences, pour pas mal de choses, mais j’écrivais aussi des textes, des nouvelles, des réflexions sur ceci ou cela. Je pense que, inch Allah, je vais pouvoir réunir tous ces textes dans un même volume. C’est ce qui a retardé ma production en fait, mais je ne me suis jamais arrêtée. Voyez mon livre-là «Douceurs du bercail» qu’il (son éditeur Nabil Haidar est assis à côté, Ndlr) est en train de relire. Quand j’ai décidé que j’écrirais ce livre, c’était en 1982. En ce moment-là, j’étais directrice des Lettres et de la Propriété intellectuelle au Centre d’études des civilisations, et j’étais, à ce moment-là déjà, étonnée d’un certain découragement des jeunes, qui ne voulaient pas rester ici chez nous, en disant qu’ici rien n’est possible, qu’à l’université rien n’est possible, alors que moi, j’aurais pu rester en France, mes enfants sont nés là-bas, mais je leur ai dit : venez faire vos études au Sénégal, et quand vous aurez la maîtrise, vous pourrez consolider. C’est à ce moment-là que j’avais entrepris «Douceurs du bercail». En 1982, une dame qui enseigne aux Etats-Unis m’a interviewée dans une revue qui s’appelle «Notre librairie», consacrée exclusivement au Sénégal, et elle m’a posé la question : «Votre prochain livre après L’appel des arènes, c’est quoi ?» J’ai dit : on va parler de l’émigration, pour montrer qu’on peut vivre en Afrique. Donc c’est ça…C’est vrai que c’est bien d’écrire, mais c’est que des fois on est empêché parce qu’on doit aller ailleurs, des conférences, des enseignements, mais toujours quand on a l’idée, ça ne quitte jamais la tête.
 
Vous venez d’écrire «L’empire du mensonge». Dans ce livre-là, vous dénoncez beaucoup de tares sénégalaises. Pouvez-vous revenir sur les grandes lignes ?
 
Moi d’abord, je n’écris jamais pour dénoncer, jamais. Ecrire pour dénoncer, c’est faire un pamphlet ou n’importe quelle production pour dénoncer, qui est engagée mais dans le sens de critiquer. Moi je suis dans la fiction, parce que même si ce sont les choses-là qui se passent, je ne fais pas un travail de sociologue. Je fais un travail, pour moi, qui met en place des mécanismes qui peuvent être possibles. Il n’y a jamais eu de révolte de mendiants au Sénégal, jamais. Ce qui m’avait choquée un jour, c’est que j’avais entendu une personne traiter les mendiants de «déchets humains». Ça, je ne pouvais pas le supporter, parce que je pense que la toute première chose que nous nous devons, c’est de respecter les êtres humains, quelle que soit leur condition, et ça m’était resté à travers la gorge. Des années, peut-être trois années après, je passe comme d’habitude par les Allées Papa Guèye Fall que vous connaissez, pour aller au travail. Je suis là au feu rouge, je vois qu’on apporte beaucoup de bonnes choses aux mendiants, plein de victuailles, et il y avait à côté un personnel de maison, on voyait bien que c’était des gens qui venaient d’un milieu aisé. Au feu rouge, une question m’a turlupinée : et si ces mendiants avaient refusé cette nourriture ?
 
Et là, connaissant notre contexte socio-culturel, nos croyances et tout ça, je m’imaginais le désarroi que ça allait coûter à ceux qui les ont envoyés. C’est comme ça que j’ai écrit très vite « La Grève des bàttu ». Moi je pars du possible, mais là c’est donc ce qui a motivé cette réaction de ma part et cette personne qui a prononcé ces mots, elle pourrait être identifiée, je n’ai jamais dit son nom, mais un professeur d’une université américaine a fait sa thèse sur moi, et quand ils font des thèses à l’étranger ils obtiennent des fonds pour enquêter, et il a trouvé que cette expression-là, les «déchets humains», c’était à tel endroit, prononcée par telle personne, et c’était vrai. D’ailleurs, ce n’est pas à moi qu’il avait envoyé la note, c’est aux éditions L’Harmattan, qui me l’ont transmise. Mais ce n’est pas le Sénégal. Dès qu’on lit, on peut même ne pas penser au Sénégal, parce que le mensonge que je décris c’est le mensonge planétaire. Nous ne sommes plus nous-mêmes, nous ne nous contentons plus d’être nous-mêmes, nous sommes en train de feindre. J’aurais pu écrire «L’Emprise du mensonge», parce que, très souvent, on est pris par ce mensonge social. Mais je dis que tous les mensonges ne sont pas mauvais, parce que justement, toute création artistique, y compris le roman, c’est du mensonge. Vous inventez et vous mettez ça dans la tête des gens, mais là ce n’est pas grave, parce que dans les sociétés, même quand je vivais en France, je me disais : ces gens-là sont tellement pressés, tellement occupés, ils ont tellement de soucis, et un jour, si toutes les institutions culturelles étaient fermées, mais ils deviendraient fous, parce que c’est ce qui leur donne le courage de vivre : le cinéma, le théâtre, la littérature etc. Parce que s’ils sont dans leurs occupations, pressés, pressés. Quand j’étais dans le métro en France, je me disais : je vais voir si quelqu’un va sourire, mais ils courent, ils n’ont pas le temps. Alors c’est ça. C’est ce genre de mensonge artistique qui nous soigne, qui nous préserve de nos angoisses, parce qu’à ce moment-là, on peut s’échapper, surtout maintenant. D’une manière ou d’une autre, on peut échapper à cet ennui, à ce stress et tout ça. Posez-vous la question : si aujourd’hui il n’y avait pas la Culture, pas l’art, qu’est-ce que nous serions devenus ? Donc ce n’est pas le Sénégal, c’est partout. Seulement, ça part d’un événement, disons d’une chose que j’ai vue, ça part du réel, pour être après romancé. Un jour j’ouvre un quotidien du Sénégal, et c’est un ambassadeur, je connais bien le pays, j’avais même été invitée au déjeuner d’adieu de cet ambassadeur, et il a dit beaucoup de choses, de belles choses sur le Sénégal. Mais il dit : «Oui mais l’ennui ici, c’est qu’on ne vous dit jamais la vérité». Mais chez eux non plus, on ne dit jamais la vérité, et ça s’étend partout, à toutes les branches de notre activité, avec l’industrialisation. Il y a du lait ou du jus d’orange, mais à 10%, le reste…Il y a les médicaments, ce n’est pas le bon médicament, pas la molécule naturelle. C’est une molécule de synthèse, et des gens en meurent : le Médiator par exemple, et beaucoup d’autres médicaments qui à la longue tuent des milliers de gens, et les laboratoires le savent, mais ça fait gagner beaucoup d’argent, parce que ça coûte beaucoup plus cher d’avoir la molécule naturelle, et c’est plus lent à multiplier. C’est tout ça. Pour ce qui nous concerne, nous les femmes, on veut toujours changer notre physique, changer nos manières d’être, chercher à être autres, mais là aussi je dis : restons nous-mêmes. On peut s’embellir, mais l’esthétique fait aujourd’hui des ravages, cette course effrénée à se changer ça peut faire des ravages. Dans le livre, j’ai bien expliqué que c’est planétaire, et j’ai dans mes bagages une revue du Point, magazine français, que j’ai gardée d’ailleurs parce que je me posais des questions sur la chirurgie esthétique, sur tous les méfaits, sur tout le mal que…Une femme qui a un ventre un peu gros, qui se fait opérer, et c’est fini pour elle, pour l’éternité.
 
A votre avis, comment en est-on arrivé à cet empire du mensonge ?
 
On n’a pas eu le temps de réfléchir, surtout quand ça concerne le physique, et de savoir qu’on a toujours des moyens d’être belles pour les femmes. Et des fois on pense que plus on se rapproche de la peau blanche, c’est ça la modernité, les habits aussi on se dit que c’est la modernité. On a même honte de nos habits. J’ai vu un homme dire à sa femme, un couple que je connais : « Non il ne faut pas mettre de grand boubou parce que ça te vieillit». Je ne vois pas quel rapport…C’est aussi qu’on a subi…On n’a pas eu le temps de prendre acte de ce que nous sommes, de ce que nous pouvons valoir, de ce que nous pouvons être dans le monde, dans n’importe quel monde. Moi je vais en Occident, je vois que dans beaucoup d’universités, il y a des gens qui ont adopté notre façon de nous habiller, il y a des Américains qui travaillent ici et on les voit mettre des «Abaya» (tuniques) comme nous. Mais nous, nous sommes complexés : on pense que plus on ressemble de toutes les manières aux Occidentaux, c’est ça la modernité, c’est aussi une très grande confusion sur la notion de modernité, parce que la vie n’est jamais statique, même chez nous, ça avance, on avance dans le temps (…) Moi la modernité, je ne la situe jamais à un point géographique particulier. La modernité, c’est quand chaque matin, chaque jour, chaque année, on cherche, parce qu’on a découvert par hasard, ou même par des recherches, qu’il y a une meilleure manière de faire telle ou telle chose. Et puis on cherche toujours le meilleur, et même si on sait qu’on s’est trompé, à ce moment-là, on fait en fonction de ses vouloirs, en fonction de ses désirs, et en fonction de ce qui est bon pour nous. Je pense que ressembler à l’autre parce que nous n’avons pas confiance en ce que nous sommes, c’est ça le problème.
 
Lors de la cérémonie de dédicace de votre livre (le 25 mai au siège de l’Association des Ecrivains du Sénégal, Ndlr), votre nièce, «Aminata Fall n°2», disait que votre passage préféré de «L’Empire du mensonge», c’est la page 42. Pourquoi ce passage-là?
 
Oui…Ce passage, parce que justement je montre toujours que la femme est forte, cette jeune femme, l’épouse de Mapaté, Sabou, douce, généreuse…C’est elle qui a sauvé la vie à Taaw, elle lui a fait découvrir sa dignité humaine. Elle voit son mari qu’on humilie, et elle avance en toute douceur, elle ne fait pas de clash, elle ne crie pas, elle n’insulte pas, mais elle lève son pilon pour taper sur la tête du malfaiteur. Je montre aussi que la femme, chez nous, on pense qu’elle est faible, qu’elle n’est pas capable. La femme est beaucoup plus forte que l’homme, parce qu’elle ne le montre pas. Elle agit, elle a une intuition forte qui lui permet de capter le monde, que l’homme n’a pas toujours. C’est le rôle que la société lui a donné : d’aller construire, d’aller couper, d’aller dominer, et dans ce cas-là il n’a pas le temps de réfléchir. Quand il voit un arbre, ce qui lui importe, c’est de casser pour faire une maison. Quand il voit du fruit, peut-être d’en manger, mais la femme, elle, de par sa nature, elle peut capter le souffle du monde, sans avoir toujours besoin de crier. Elle se nourrit du souffle du monde. C’est cette intuition prodigieuse qu’elle a pour sentir les choses, écouter les enfants, les regarder, les analyser, c’est pour ça que je préfère ce passage pour montrer que, contrairement à ce que les gens pensent, les femmes ne sont pas des soumises à perpétuité, qu’elles ont une force, et que quand elle ne brandit pas une pancarte pour dire «Moi je suis l’égale de l’homme», elle sait aussi comment imposer sa personne, par les enfants, par le travail, son inspiration, parce que les femmes, elles créent…La femme crée dans sa maison pendant que le mari est occupé à casser, à dominer, la femme arrange sa maison, elle arrange sa personne, et c’est un travail de création qui nécessite une certaine inspiration.
Mais c’est Aminata Fall n°1, parce que c’est elle l’aînée des tourondo, (homonyme) parce que dans ma famille, mes frères, mes cousins m’aimaient bien, et chacun tenait à me donner un tourondo. Je suis la plus jeune de la maison parmi les femmes.
 
J’ai cru comprendre que vous refusiez l’étiquette «féministe». Est-ce que vous confirmez ? Et pour quelles raisons ?
 
Non, je ne refuse pas. Je suis ouverte…A chacun ses désirs, mais moi, personnellement, je ne me sens pas…Je ne sens pas le besoin de militer. Je suis ce que je suis, pourquoi militer ? J’ai discuté avec des féministes, et ça s’est très bien passé : pas de polémiques, on ne s’est jamais insulté, mais je leur dis : la femme, vous dites qu’elle est défavorisée, et que l’homme la maltraite, mais il faut lui apprendre comment éviter que l’homme la maltraite, qu’elle ait le savoir, qu’elle soit éduquée, qu’elle sache si son enfant est malade, comment tout de suite venir à bout de ce qui touche ses enfants, lui montrer les voies par lesquelles elle peut passer pour ne pas être dépendante. C’est ce que je disais à quelqu’un avec qui je n’ai pas toujours été sur cette même ligne-là. Alors on se rencontre au Danemark, c’était en 2000, lors d’un congrès mondial sur la Culture etc. Elle arrive, elle fait son speech, elle parle de la force de la femme, et elle dit que les femmes sont plus régulières à payer leurs dettes dans le commerce, elles ont le sens du commerce, elles paient toujours leurs dettes, quand elles font des tontines, même sans signer, elles respectent leur parole. Alors moi je la taquine et je lui dis : «Voyez-vous, il y a 20 ans, c’est ce que je vous disais. Quand on leur apprend, elles savent bien s’organiser». A Saint-Louis, je voyais les femmes, je n’étais pas instruite des notions de féminisme et tout ça, je voyais les femmes fonctionner, pendant que les hommes étaient au travail, et je voyais que ce n’était pas des soumises, et des fois, si elles le paraissaient, elles le faisaient exprès. J’ai rencontré en Suisse une dame. Ce sont les Béninoises qui se sont implantées ici au Sénégal, j’ai connu sa famille, et elle nous disait à toutes : «Ecoutez, si les hommes vous disent faites ceci, faites cela, ne vous mettez pas à vous disputer, vous dites oui, après vous faites le contraire, parce que c’est leur ego», et on a beaucoup rigolé (rires).
 
Dans vos ouvrages, vous donnez une certaine dignité à ces personnes qui vivent à la marge de nos sociétés. Que ce soit les mendiants de «La grève des bàttu», ou «Mapaté», qui fait les poubelles dans L’Empire du mensonge. Pourquoi ?
 
Mais parce que j’ai grandi dans un environnement où on respecte l’être humain, on ne méprise personne, qu’il soit malade ou dans le besoin, et même quand on parle de pauvreté, la pauvreté ce n’est pas un état incurable. Quand j’étais petite, les gens avaient quand même une notion de l’entraide, on n’attendait pas que les gens meurent de faim pour leur venir en aide. Moi aussi, c’est cette philosophie que j’ai héritée non seulement de mes parents, mais de la société. On s’entraidait, on n’attendait même pas que ces gens-là viennent mendier. Evidemment, il y avait la mendicité des femmes qui sont atteintes d’un problème de vue, mais elles faisaient de l’art, elles chantaient, c’était presque une distraction. Je ne sais pas si vous vous souvenez de Julien Jouga (célèbre maître de chœur, décédé en 2001, Ndlr)…C’était un frère pour moi, mais vous savez que beaucoup des chansons qu’il mettait en musique, c’était des mendiantes qui faisaient ça. (…) Mais maintenant les mendiants ne sont pas exempts de défauts, parce que voyant l’emprise, le poids de l’argent, ce que ça fait, ils en font un fonds de commerce. C’est ça le problème.
 
L’argent dont vous parlez revient dans ce livre, «L’Empire du mensonge», comme si l’argent était maître de tout. Comment en sommes-nous arrivés là, à cette société capitaliste où l’argent est au cœur de tout ?
 
Vous voyez, si la société n’avait pas changé comme ça, je n’aurais pas, je n’aurais rien écrit, parce que je suis partie faire mes études en France en 1962. En 1969, me voilà revenue de France en vacances, quand je suis rentrée et que j’ai vu comment la société, en sept ans, avait évolué, sur le sens de l’argent, c’est là que j’ai vu pour la première fois voler des billets de banque. On montre sa puissance financière, quand on aide les pauvres, on le fait avec ostentation, ça aussi il faut dire que, entretemps, il y a eu une bourgeoisie politico-financière et commerçante qui s’est installée entretemps, et moi ça m’avait vraiment choquée. Quand il y avait des cérémonies et qu’on disait : «Cotise», je disais non, je ne cotise pas, je ne suis pas d’accord, je vais donner à la personne, dans la discrétion. Ce que je donne, c’est entre la personne et moi. Et les gens disaient : «Kii toubab leu». Mais mes parents, c’est comme ça qu’ils fonctionnaient, donc c’est l’emprise de l’argent. Il y a l’emprise du mensonge, il y a l’emprise de l’argent, le paraître, le voyeurisme, et ça n’obéit à aucune règle, parce que même dans la religion, dans toutes les religions, quand on donne de la main droite, il faut que la main gauche ne sache pas. C’est une manière même de, je l’ai déjà dit dans une émission, de blesser la dignité de la personne. Mais maintenant, c’est devenu un sport national (rires)…C’est tout dernièrement que j’ai su que ça s’appelle battré (rires). Je ne sors pas beaucoup, je ne vais pas trop dans les cérémonies, parce que je suis prise, je voyage. J’ai vu une femme faire ça avec les billets de banque, et mon neveu m’a dit : «Bii moye battré» (rires). Ça continue. Pourtant, il y a eu une loi, dans les années 60 je pense, (loi 67-04 du 24 février 1967, Ndlr), qui interdisait le gaspillage dans les cérémonies familiales. On gaspille l’argent alors qu’on a à côté de gens qui en ont besoin, on aurait pu les soulager de leurs difficultés, dans la discrétion. Ça ne gâte rien la discrétion, au contraire, parce que pour moi, soutoureu, pour ménager la dignité des autres, les couvrir (saang soutoureu comme on dit en wolof, je ne pourrais pas traduire), pour moi c’est plus important que tout.
 
Est-ce ne que ce ne serait pas dû au fait que beaucoup dans nos sociétés ont perdu certaines valeurs ?
 
Mais c’est ça ! C’est certain, c’est le résultat de ça. On a perdu des valeurs, mais quand on perd ces valeurs, forcément on perd sa profonde humanité, on ne respecte plus les autres, on n’a plus le sens du ridicule, on n’a plus de compassion. Je respecte toujours cette coutume diola qu’on m’a racontée : dans la société diola, ce qui existait c’est que, et c’est un Diola qui me l’a dit dans une conférence à la Fondation Konrad Adenauer : on sait que le voisin est dans le besoin, on attend la nuit, quand tout le monde est couché. Celui qui peut lui venir en aide, l’aide, et celui qui profite de ce don ne saura jamais qui a mis ça là. C’est une très bonne chose, je suis éblouie par ce genre d’attitude.
 
Quelles sont les valeurs auxquelles vous tenez ?
 
Elles sont nombreuses, je tiens à toutes les valeurs qui sauvegardent la dignité humaine. Pour nous-mêmes…Passer son temps à tendre la main, ce n’est pas une valeur, mentir, ce n’est pas une valeur, voler, ce n’est pas une valeur, la société a arrangé les choses de la sorte, pour survivre. Dans le livre si vous lisez comment Mapaté éduque Sada, chaque jour une leçon, et il lui demande : «Est-ce que tu as entendu, comment tu as entendu...par l’oreille» etc. Malheureusement, on n’a plus le temps d’éduquer, c’est ça le problème, et ça nous amène à des situations où…Quand quelqu’un vole, on dit que c’est parce qu’il est pauvre, quand quelqu’un va prendre les bateaux de la mort, c’est parce qu’il y a la pauvreté ici...La pauvreté n’est pas une malédiction, il faut travailler. Même dans «Douceurs du bercail», je dis qu’il ne faut pas perdre l’espérance, il faut que nous travaillions, et que c’est la sueur de notre front qui va arroser la terre.
 
Vous l’avez dit tout à l’heure : «On n’éduque plus». Mais ici, beaucoup disent que ce sont les médias qui peut-être détournent les enfants du bon chemin. Alors vous dans votre livre, vous dites que c’est aux parents d’abord d’éduquer, que ce n’est même pas à l’école de le faire. Etes-vous d’accord avec ceux qui disent…
 
(Elle coupe) Non non non je ne suis pas d’accord. Ce n’est même pas rationnel de dire ça, parce que quand on a éduqué, on a pris le temps et la responsabilité d’éduquer son enfant, on lui a bien inculqué cela, pas en le frappant, mais en visant sa propre conscience, en touchant sa conscience, si les médias parlent de certaines choses, eux n’y prêteront pas attention, ils résisteront. Sinon, ils se laisseront tenter par les mauvaises choses. C’est pourquoi je suis contre la censure. Il faut éduquer les enfants, de telle sorte que, quand quelque chose qui peut le détourner des valeurs arrive, lui il saura résister. On apprend à l’enfant, mais sans l’insulter. On lui inculque certaines valeurs. J’ai raconté hier, quand je lisais un livre intitulé «Le désert de l’amour», ce n’était pas un livre qui parlait de ces choses-là, c’est un livre sur l’amour du prochain. J’étais en ce moment au cours moyen, en classe d’entrée en sixième, mon frère aîné est arrivé, et j’ai eu le réflexe de cacher, parce qu’on nous interdisait les «Nous deux». Il me dit : «Fais voir. Qu’est-ce que tu lis ?» Je lui montre, et il me dit : «Lis tout ce qui te vient». Parce qu’à ce moment, on peut lire et faire la sélection, et savoir, parce que si on ne sait pas, ce n’est pas bon. Une fois, pendant Dallas, on disait qu’il fallait l’interdire. J’ai dit non. Si vous lui interdisez ça, il pourra aller voir ailleurs, mais vous l’instruisez sur les méfaits auxquels ça peut conduire, pour qu’il puisse…Si votre enfant vous dit : «Mon amie ou ma camarade de classe a ça, et je veux la même chose», dites-lui que vous faites ce que vous pouvez, pour lui montrer que ce n’est pas une vie que de toujours envier l’autre. Donc l’éducation ça s’inculque, au plus profond, pour construire une conscience. Eduquer, c’est construire une conscience.
 
Lors de la cérémonie à Keur Birago, vous disiez que ce n’est pas parce qu’on est en Afrique, qu’il faut faire les livres n’importe comment. Vous entendez quoi par là ?
 
J’entends par là que le livre est un produit noble pour deux raisons : parce que c’est un produit artistique, et pour ce qu’il contient. Le livre vient du plus profond de notre être ou de notre esprit, ou des choses qui nous instruisent. On ne va pas dire qu’on est en Afrique, et donc on prend un morceau de je ne sais pas quoi, «takhalé livre bi», (faire de l’à peu près, Ndlr), à tel point que les feuilles se détachent au premier contact. C’est donc ça que je disais. Il faut faire des livres sur les standards internationaux Quand j’ai décidé de créer le Caec (le Centre africain d’Animation et d’Echanges culturels, Ndlr), les éditions du Caec, que je n’ai jamais dirigées, parce que je ne l’ai jamais fait, les directeurs, jusqu’à Nabil Haidar, c’était des professeurs de Lettres. Je parle aussi à des imprimeurs…Parce qu’aussi c’est un manque d’estime de soi que de dire : «Allez c’est pour l’Afrique, donc si on fait ça, c’est bon». Ah non ! Moi je ne suis pas d’accord, mais sur les standards internationaux, c’est ce qu’a fait monsieur Haidar avec d’autres livres que nous avons publiés avant. On a toujours fait une édition pas commerciale, mais une édition de promotion.
 
Vous parlez du Caec. Le Caec déménage à Saint-Louis ?
 
Oui le Caec déménage à Saint-Louis. Mon bureau était au 3ème étage. J’avais deux unités, le rez-de-chaussée, pour des débats, on avait des programmes très riches et réguliers, un programme trimestriel qui était vraiment rempli, pour les enfants, pour les professeurs, c’est nous qui avons été les premiers à créer les clubs de philosophie, de littérature, et aujourd’hui ce sont des enseignants ici à l’Université qui nous disent : «C’était notre agora ». Je pense que la Culture est très importante chez l’individu, mais le voisinage ici, surtout dans ces immeubles-là, les gens ne respectent pas la propreté. J’ai toujours pris sur moi d’arranger, de faire la peinture sur tout l’immeuble, mais après, il y a des regards entre les deux unités, et quand les eaux usées sortent…Il y a un an et demi ou deux ans, il y a eu des inondations, parce qu’aussi il faut dire que les bâtiments sont mal construits là à Fass. A Centenaire, j’ai habité à Centenaire, mais là-bas c’est sur pilotis. Le rond-point du Centenaire, c’est une cuvette pourtant, mais là, la nappe phréatique est à moins de 3 mètres, et ça monte. On a d’ailleurs perdu beaucoup de matériel. A Saint-Louis, on a des locaux, même un site très aéré près de l’Université (l’Université Gaston Berger, Ndlr), j’ai construit là-bas un Centre international d’études, de réactivation, de recherches, une résidence de réflexion, donc c’est plus large : le Caec peut avoir sa place là-bas.
 
Vous disiez hier (le 25 mai) que vous êtes très casanière. A quoi passez-vous vos journées ?
 
A travailler (rires), travailler, lire. Je ne sors pas pour sortir, je travaille, je ne fais jamais la grasse matinée, couche-tôt…Quand les journées sont très courtes, dès que je finis mes prières, le soir, et que j’ai mangé…Levée de bon matin, mais jamais de grasse matinée, non, parce que ça me fatigue, même pendant le Ramadan. Je ne me recouche pas pour dormir, mais je remplis mon quota de sommeil, ça c’est important pour moi. Et donc lire, lire, et travailler. Au petit matin, je pense à mes manuscrits, et dans la journée je continue, si j’ai un travail à faire, qu’on me confie la rédaction de telle ou telle chose, je fais face à d’autres responsabilités (…), mais j’ai décidé depuis longtemps de ne pas être dans des activités qui me prennent tout mon temps. J’ai été nommée à la Cena (Commission électorale nationale autonome, Ndlr), j’ai fait un mandat. Il est bon, quand on est dans un pays, de travailler pour son pays, pour son peuple, mais j’ai fait un mandat. Partout où j’ai été, à la direction des Lettres, j’ai fait le travail avec conscience, je le dois à mon pays, mais je ne reste pas longtemps, parce que l’écriture me manquait complètement.
 
Est-ce que vous pensez écrire vos Mémoires un jour ?
 
On me le dit…Certainement, certainement. J’y pense, parce que j’ai énormément de documents, et des manuscrits, et justement des commandes de textes, des choses comme ça, et je le ferais avec un professionnel de ce genre, des récits autorisés que je contrôlerais Inch Allah. Si le Bon Dieu me donne la force, je voudrais quand même aussi écrire un ou quelques romans.
 
L’un de vos enfants, c’est le rappeur Abass Abass, qui écrit, comme vous, vous écrivez. Quel regard portez-vous sur sa carrière d’artiste ?
 
Ah oui mais moi…Je pense que, moi je dis : je respecte, tant qu’on est dans des normes, quand ça respecte des normes de valeurs, je respecte la créativité des gens, donc on n’a aucun problème. Je lui disais, je lui ai toujours dit : si tu choisis ça, fais en sorte de garder le meilleur en termes de valeurs. Les photos qui sont sur le livre, c’est lui qui a réalisé ça, je connais aussi ses principes, parce qu’il est même un peu difficile (rires), il n’accepte pas n’importe quelle proposition qu’on lui ferait, il a une haute idée de sa propre dignité, je l’ai vu en lui. Il dit ce qu’il pense, il ne se laisserait pas embarquer simplement pour avoir la notoriété. Je lui dis : «Deffal» (Fais), mais que ça ne te dégrade pas humainement.
 
Certains trouvent que, au plus haut niveau ici, au Sénégal, on ne vous a pas assez célébrée. Êtes-vous du même avis ?
 
Pour moi, ce n’est pas un problème, parce que je ne cherche pas à être célébrée, et c’est pourquoi d’ailleurs, je l’ai dit hier (le 25 mai, Ndlr), que quand j’ai écrit «Le Revenant», le directeur littéraire a dit que ça ne plairait pas aux Occidentaux. Quand on a une soif de devenir écrivain «deug deug» (vraiment), on accepte les ratures de l’éditeur, mais j’ai dit non : vous touchez là où c’est sensible. Si vous m’aviez dit que j’ai fait des fautes de français, j’aurais accepté de revoir ça, parce que le français n’est pas ma langue maternelle, mais si vous me touchez par le fait que j’expose ma Culture, ou si je dois changer quelque chose pour le faire voir aux Occidentaux, je pense que ce serait presque indigne de moi, et je suis partie, je suis partie 3 ans, j’ai laissé là-bas le manuscrit. Un jour, je dois aller en voyage, Air Afrique est à 50 ou 100 mètres de là, j’ai dit : je vais récupérer mon manuscrit, donnez-moi mon manuscrit, parce que ce que vous demandez, je ne peux pas le faire, parce que je ne suis pas dans l’âme d’un Occidental, je ne peux pas lorgner un terrain que je ne connais pas, à moins que moi-même je me dégrade. Le directeur, j’aurais pu le voir le premier jour, c’est un parent, mais je n’aime pas les arrangements, et là il arrive par hasard. Il me demande ce que je fais ici, je lui dis : retirer mon manuscrit. C’est comme ça que je fonctionne.

sudonline

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